Accueil du site > COMPTE-RENDUS DE LECTURE > L'Édition de Jeunesse francophone face à la mondialisation
  • Article

  L’Édition de Jeunesse francophone face à la mondialisation


L’Édition de jeunesse francophone face à la mondialisation, ouvrage collectif sous la direction de Jean Foucault, Michel Manson et Luc Pinhas.
Éditions L’harmattan, 2010, Coll. Références critiques en littérature d’enfance et de jeunesse, 299 p.
Lecture faite par : Danièle Henky
Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication
Université de Strasbourg (France)

Compte-rendu

En 1968, le sociologue canadien Marshall Mac Luhan publie Le village planétaire. Cet ouvrage, rapidement devenu célèbre, est considéré aujourd’hui comme une vision prophétique de notre monde actuel. Au-delà de la sphère économique, à laquelle elle ne saurait être réduite, la mondialisation se présente comme un véritable catalyseur de transformation pour les cultures du monde. Provoquant, d’une part, une mutation des identités nationales et, d’autre part, un rapprochement des cultures à l’échelle de la planète, la mondialisation se déploie comme un processus inéluctable. Les mass media produisent et véhiculent à grande échelle cette culture de masse transcendant les frontières. L’internet accentue encore le phénomène.
Bon gré mal gré, nous sommes embarqués dans un monde d’échanges et de rencontres des cultures. Au cours de ces rencontres, le déséquilibre dans les capacités d’action, dans la fortune, quel qu’il soit, procure aux uns des avantages dont ils profitent au détriment des autres. Garante d’espoir, d’une ouverture sur le monde pour les uns, responsable d’une transgression des limites des identités nationales ou signe d’impérialisme culturel pour les autres, la mondialisation des cultures débouche sur la question de l’altérité, de la diversité. Elle se pose aujourd’hui dans tous les domaines de l’art et la littérature n’y échappe pas, qu’elle soit destinée aux adultes ou aux jeunes. Comment faire entendre sa voix spécifique aujourd’hui quel que soit le pays auquel on appartient ? Est-il encore possible à un petit éditeur indépendant belge ou camerounais de diffuser une production éloignée des best sellers anglo-saxons par exemple ?
L’ouvrage intitulé : L’Edition de jeunesse francophone face à la mondialisation coordonné par J. Foucault, M. Manson et L. Pinhas, publié suite à un colloque organisé sur ce thème, nous amène à réfléchir dans ce cadre aux obstacles que peut rencontrer le domaine de l’édition des livres destinés à la jeunesse dans la sphère de la francophonie. On sait que l’éditeur français Gallimard a pu se maintenir face à des groupes éditoriaux internationaux d’envergure, pour avoir eu la bonne idée d’acheter les droits d’Harry Potter dès la sortie du premier tome de la saga. La publication des traductions de best sellers de littérature de jeunesse anglo-saxonne permet à certaines maisons d’édition francophones de ne pas couler corps et biens. Cela peut paraître à première vue une bonne opportunité pour les productions de littérature de jeunesse francophones dont certaines pourront ainsi continuer à être éditées. En fait, des études pointues soulignent que les impérialismes font rarement bon ménage avec la véritable diversité.
Dans la double introduction au livre, Luc Pinhas définit clairement les enjeux des éditeurs francophones et leurs difficultés pour imposer une biblio diversité dans un monde dominé par l’économie et la culture anglo saxonne. Michel Manson rappelle alors, selon une approche historique, qu’au 18e siècle, durant la période des Lumières notamment, les livres en français, langue culturelle de l’Europe, et parfois tout simplement les livres français de littérature de jeunesse ont profité des valeurs universelles partagées entre les grandes nations mais aussi des réseaux des éditeurs et des libraires européens pour se diffuser largement. La France était alors le pays hégémonique référent au moins culturellement mais aussi d’un point de vue linguistique, et elle ne laissait pas plus que les anglo saxons aujourd’hui, une grande latitude d’expression à ses voisins plus jeunes ou plus petits. Au 19e siècle, le réveil des nationalismes, freine cette diffusion sans la stopper cependant. Josiane Celtand et Tanguy Habrand soulignent qu’actuellement encore de petits pays tels que la Suisse romande ou la Belgique rencontrent des difficultés pour développer une politique éditoriale complètement libérée de l’influence française. Ce sont peut-être des séquelles de l’impérialisme économique et culturel passé. Les pays francophones du Nord ne se heurtent cependant pas aux mêmes obstacles que les pays du Sud.
Il apparaît ainsi que le Québec tire bien son épingle du jeu, en particulier depuis la Révolution tranquille. En effet, bien que très jeune, l’édition québécoise du livre de jeunesse, qui date de la période située entre les deux guerres mondiales, a su prendre son essor et se montrer productive et inventive à la fois grâce à de nombreuses stratégies commerciales novatrices. Une habile politique d’internationalisation lui permet, par exemple, de se trouver en bonne place aussi bien sur le marché francophone qu’anglo-saxon. En outre, les auteurs, s’ils ont à cœur d’inscrire leurs histoires dans le contexte spécifique de la réalité québécoise contemporaine, n’hésitent pas à se référer aux genres et aux valeurs du monde nord américain que connaissent et apprécient les adolescents contemporains. Mais il y a place également pour des tendances très différentes dans la sphère éditoriale québécoise puisque de petites maisons d’édition ont, à présent encore, la possibilité de prendre le contre-pied de cette évolution générale en publiant des ouvrages originaux voire marginaux. Les quatre communications des chercheurs québécois tels que Martin Doré ou Suzanne Pouliot, qui ont présenté ces analyses pertinentes et bien informées révèlent nettement, en tout cas, la vitalité de l’édition québécoise francophone qui conserve une position non négligeable sur le marché.
L’un des intérêts du livre publié sous la direction de J. Foucault, L. Pinhas et M. Manson, et non des moindres, est d’avoir envisagé dans un bon nombre de communications, l’édition francophone du livre de jeunesse dans la zone francophone du Sud où les données sont d’autant plus difficiles à rassembler qu’elles sont fluctuantes et très différentes d’un pays à l’autre. Certains pays sont encore jeunes, l’édition jeunesse en est parfois à ses débuts. D’autres ont une tradition éditoriale plus ancienne mais qui ne parvient pas vraiment à prendre son essor. Les raisons sont propres à l’évolution de chaque espace, de chaque société. Ainsi, pour le Maroc, Abdallah Mdarhri Alaoui déplore que l’édition reste encore trop largement tributaire de la France et Mohammed Bani regrette que les espaces publics de lecture, trop peu nombreux, ne favorisent pas la diffusion du livre parmi les jeunes. Emna Saïdi fait des constats semblables pour la Tunisie mais souligne qu’une politique du livre vient d’être mise en place et devrait bientôt porter ses fruits. Le contenu des ouvrages tunisiens destinés à la jeunesse manque cependant de variété et reste trop souvent moralisateur ou attaché à la tradition pour être vraiment attractif pour des adolescents. Kodjo Attikpoé attire quant à lui l’attention sur le rôle des femmes africaines très actives dans la production, l’édition et la diffusion du livre de littérature de jeunesse au Rwanda, au Bénin ou en Côte d’Ivoire par exemple. Les guerres et les conflits intérieurs restent cependant encore un frein puissant à la bonne diffusion du livre en Afrique. De la même façon quand la pauvreté oblige un pays comme Haïti, par exemple, à pallier des carences vitales de tous ordres avant de se préoccuper de nourrir les esprits, on se doit de rendre hommage aux écrivains et aux éditeurs qui essaient malgré tout de faire leur travail dans ce contexte.

*

Comme l’indique la table des matières, les vingt et un chercheurs qui se sont attachés à réfléchir à la problématique de ce colloque ont surtout tenté de faire un état des lieux des différentes politiques éditoriales. Ils ont analysé leur santé, leur diversité, leurs spécificités culturelles, leurs moyens d’action et de diffusion, la variété des thèmes proposés en catalogue, les mutations en cours comme quelques uns de leurs enjeux dans le paysage francophone mondial actuel. Cela fait de ce livre un ouvrage de référence pour qui souhaite avoir un aperçu de la situation éditoriale francophone en littérature de jeunesse dans un monde en passe de se « globaliser ». L’Édition de jeunesse francophone face à la mondialisation a le mérite de poser ici la question de la diversité sans noircir le tableau et en essayant honnêtement de proposer un premier bilan bien renseigné sur la question sans refermer la porte. Car les critiques ne sont pas dupes : la tâche est immense et le chantier que constitue ce domaine n’en est qu’à ses premières explorations. C’est la raison pour laquelle, J. Foucault, en guise de conclusion, lance un appel aux chercheurs de bonne volonté qui voudront bien apporter leur concours à cette ambitieuse entreprise « pour la connaissance de l’édition en milieu francophone ». Plusieurs pistes sont envisagées qui reprennent des thèmes abordés dans le présent ouvrage comme « les ventes dans chaque pays », « le rapport entre les langues » mais aussi « la sociologie de la lecture » ou encore « le statut des auteurs et des illustrateurs ».