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Les enfants de Xénomane

  La Littérature de voyage pour la jeunesse


Patrice FAVARO,
La Littérature de voyage pour la jeunesse, les enfants de Xénomane,
Editions Thierry Magnier, 2009, Coll. Essais, 326 p.
Lecture faite par : Mohamed OULECHBAR,
Groupe de recherche Littérature d’enfance et de jeunesse de La Coordination des Chercheurs en Littérature Maghrébines et Comparées (CCLMC),
Université Mohamed V - Rabat (Maroc).

Compte-rendu

L’ouvrage se présente en 17 sections, chacune composée de trois sous-sections, interrogeant ponctuellement différentes questions et problématiques liées à la conception du récit de voyage.

Face à la richesse, mais aussi à la difficulté inhérente au fait d’aborder ce type de productions, l’auteur manifeste sa position : il ne prétend pas à l’exhaustivité car cela représente indubitablement une entreprise délicate et de longue haleine ; il n’adopte pas non plus la perspective du critique littéraire ; il préfère celle du lecteur, jeune faisant sans à priori la découverte de cette catégorie de textes, puis ayant ultérieurement acquis, avec de multiples expériences de lecture, la connaissance d’un plus large éventail de productions. Celles abordées dans cet ouvrage relèvent du récit de voyage factuel ou fictionnel, ou intègrent à différents degrés la thématique du voyage. Visiblement, la lecture des récits de voyage pour les jeunes implique autant la passion, la sensibilité que la connaissance scientifique qui en définitive ressort du panorama des œuvres, qu’elles soient pour adultes ou jeunes, que l’on découvre au fil de l’analyse.

Force est de constater par ailleurs que le discours critique propose peu d’ouvrages qui s’intéressent à ce genre littéraire et encore moins aux textes destinés spécifiquement aux jeunes lecteurs. Même si la production le représentant est très riche, les préjugés sont durs à combattre. On tend généralement à penser qu’il s’agit de « romans d’aventure enfantins et surannés, derniers vestiges d’une littérature condamnée à disparaître… » (p. 20). C’est pourquoi, le mérite de La Littérature de voyage pour la jeunesse est multiple : faire le bilan d’une tradition d’écriture du voyage intégrant différentes formes et genres de récits ; baliser les contours de ce(s) genre(s) ; celui-ci, quoique connu du public, intègre néanmoins différents aspects problématiques, autant sur un plan théorique et méthodologique que pour ce qui concerne les caractéristiques, communes ou spécifiques, des publications éditées sous cette étiquette, notamment pour les jeunes ; au-delà, revaloriser le statut et le rôle de cette littérature. L’entreprise est assurément difficile, mais l’auteur aborde avec brio ces différentes problématiques et d’autres.

Pour lui, il importe tout d’abord de mettre en question le rôle social et culturel du voyage, le statut de cette catégorie de productions et le lecteur, le jeune, dans sa relation au thème du voyage. Le voyage est lié à la nature même du vivant et, particulièrement quand il s’agit de l’être humain, il est question de prise de pouvoir et de domination : l’Homme a toujours besoin d’étendre son territoire. Les motivations psychologiques sont encore plus importantes : le voyage révèle un besoin naturel de découvrir l’Ailleurs et l’Autre, et malgré la situation actuelle, où l’on constate surtout la banalisation du voyage et de la perception que l’on a de l’Ailleurs, l’écrit de voyage garde toujours son attrait. Effectivement, le voyage répond à ce besoin impérieux de se retrouver toujours hors des sentiers battus, dans un ailleurs toujours plus lointain, d’en découvrir les caractéristiques et les secrets et de témoigner de son expérience.

Concernant le destinataire, l’enfant et le jeune, une différentiation importante s’impose selon qu’il s’agisse des tout-petits ou des adolescents : les premiers apprécieraient globalement beaucoup plus la sécurité du cocon familial ; même si dans la production qui leur est destinée (si toutefois les auteurs prennent en considération phases d’âges des lecteurs ciblés) le thème du voyage est présent, il reste secondaire ; c’est un voyage en rêve ou dans des univers de fantaisie dont le support générique est habituellement le conte. La présence et l’importance du voyage sont plus concrètes et plus significatives s’agissant des écrits pour adolescents. Cependant, le jeune voyageur, avant d’entamer l’épreuve que représente un voyage (et c’est en cela que réside l’intérêt du parcours des personnages pour le jeune lecteur), il doit vouloir lui-même confronter cette épreuve, « s’affranchir de la pensée magique … seul rempart de la petite enfance contre l’angoisse de l’inconnu » (p. 58), accepter le risque et, enfin, de bénéficier de l’aide d’un initiateur, comme cela est d’usage dans le roman d’aventures.

Après avoir abordé les interactions existantes entre voyage, récit ou écrit de voyage et image du destinataire, le jeune lecteur, l’auteur s’intéresse à une définition de la littérature du voyage au-delà de la diversité des genres, des formes et des productions qui peuvent la représenter et qui répondraient uniquement à la présence du motif du voyage. Trois indicateurs pourraient avec efficience permettre de redéfinir ce genre :
- le voyage est à voir comme « un transport du corps et de l’esprit » qui a pour « vertu première » de révéler au voyageur et aux personnages/ personnes qu’il côtoie sa personnalité profonde ;
- l’articulation des supports (écrits de voyage) autour d’une double composante : textuelle et iconique, sous forme de cartes, croquis, tracés de voyage… qui ont pour finalité d’authentifier le récit de voyage, en particulier imaginaire ;
- la présence d’un destinataire à qui est adressé le récit du voyage, en tant que compte-rendu qui répond à un besoin d’informations à caractère militaire, économique ou culturelle ; ce compte-rendu se présente généralement comme « texte brut », finalisé uniquement lorsqu’il est destiné à la publication.

Pour opérer une classification dans les différentes formes de récits de voyage, le critère qui s’avère essentiel est la détermination du caractère fictionnel ou factuel des faits relatés. Cependant, l’entreprise n’est pas non plus aisée quand le récit se présente comme authentique. Des doutes restent toujours de mise. Cela est lié aux caractéristiques même du genre : le fait que le narrateur est généralement un témoin singulier (seul survivant d’une aventure) ; la nécessité à laquelle est confrontée l’instance auctorielle-narratrice de rendre intéressant le récit, exigence incontournable pour motiver l’intérêt du lecteur ; ce paradoxe rend par ailleurs nécessaire la présence de preuves attestant la véracité des faits (croquis, cartes, carnets de bord…). Néanmoins, malgré leur caractère purement fictionnel, certains récits ont eu une bonne fortune littéraire et ont imprégné par leur impact l’imaginaire occidental.

Cette question soulève en outre celle des spécificités des différentes formes d’écrits intégrant parmi leurs thématiques importantes le thème du voyage, notamment quand il s’agit du récit de voyage factuel, du roman de voyage et du roman d’aventures. Si le premier peut recourir à certains ressorts de la narration fictionnelle (par exemple le rêve), les deux autres qui se rejoignent par certaines de leurs caractéristiques procèdent de manière à enraciner le fictionnel dans le réel : le roman d’aventures visant à valoriser l’héroïsme et le goût du risque, le roman du voyage usant du romanesque comme un « médiateur » à même de rendre plus sensible l’expérience du voyage pour le jeune lecteur. Les jeux de masque et trompe l’œil visant à ancrer le récit de voyage fictionnel dans le réel ressortent sur le plan des techniques d’écriture (champs lexicaux, exposés scientifiques et didactiques, modes et voix…), notamment chez J. Vernes et des faux-semblants (l’auteur ou l’éditeur exprimant leurs réserves et réticences concernant certains contenus pouvant être jugés invraisemblables dans le récit) avant sa publication, chez J. Swift et E. A. Poe. De fait, il apparaît que l’ambiguïté existante entre la nature réelle ou fictionnelle des récits de voyage est aussi un aspect constitutif du récit de voyage. C’est en outre ce qui fait le succès du récit de voyages auprès des jeunes.

L’auteur opère en outre un rapprochement entre le récit de voyage et d’autres formes d’écrits intégrant le thème du voyage. C’est le cas, tout d’abord, de l’épopée. Même si, comme en témoignent les œuvres marquantes du genre (L’Odyssée, Gilgamesh…), le thème a une place importante dans le l’œuvre, celle-ci constitue un genre à part et fonctionne de manière à ce que le thème du voyage n’en constitue pas la principale composante. En effet, d’autres aspects acquièrent une place plus importante : les caractéristiques formelles du genre, sa malléabilité en terme de version liée au fait que l’épopée est censée être récitée en public pour un destinataire collectif et l’image du héros plus prépondérante que les différents espaces où l’emmènent ses aventures. Ensuite, concernant les récits de voyage factuels, il s’agit généralement de « relations de voyage », récits factuels faits par des navigateurs ou des naturalistes dont la finalités est d’informer le lecteur sur les parcours effectués et les lieux visités. Ces récits ont leurs caractéristiques propres : sur le plan du contenu, du moment que la relation de voyage reste référentielle, les lieux sont reconnaissables ; sur le plan formel, le récit est linéaire et fait alterner le narratif et descriptif. Dans la même logique, le journal de voyage, qui depuis les années 1960 s’intéresse aux lecteurs jeunes, se présente comme un compte-rendu quotidien, fait « à la halte »… par le biais de l’adaptation ou de la traduction de textes originaux et authentiques, l’on commence aussi à voir le potentiel de la mise en fiction de ces expériences vécues et, au-delà des exigences d’une adaptation ciblant spécifiquement les jeunes, on commence à être sensible à l’intérêt des ces expériences d’écriture en terme de création.

Au vu de la proximité existante entre les différentes formes du récit de voyage, l’auteur constate qu’une tentative de définition du récit de voyage fictionnel s’avère une entreprise délicate. Quelques aspects constituent néanmoins des caractéristiques déterminantes : le besoin de présenter en alternance le narratif et le descriptif ; cette ordonnance volontaire du descriptif et du narratif a pour objectif de répondre à une finalité narrative. Cela répond plus globalement au besoin de ne pas se cantonner à la simple relation factuelle des faits relatés. D’où la présence d’autres choix d’écriture qui inscrivent la trame narrative dans le cadre d’un travail élaboré de mise en scène. Celle-ci répond, selon qu’il s’agisse d’un récit de fiction ou d’un récit de voyage factuel, au besoin d’ancrer l’histoire dans le réel et la rendre vraisemblable dans le premier cas de figure ou à celui de rendre présent le récit quand il s’agit d’un récit de voyage véridique.

Abordant la question du devenir du genre, l’auteur relève un certain nombre de questions problématiques. Ainsi, il rappelle tout d’abord que, pendant longtemps, la production culturelle destinée au jeunes reste conditionnée par une représentation particulière de ce public : le jeune, étant « mineur », reste incapable d’autonomie sur un plan cognitif et, partant, dépendant de la présence d’un adulte quand il est question d’apprentissage. De ce fait, une grande majorité des œuvres produites pour les jeunes restent marquées par cette perception et accordent une place prioritaire au pédagogisme et au divertissement au dépend de la production à caractère purement créatif. On commence depuis la période de l’après-guerre à vouloir s’affranchir de ces deux fardeaux et actuellement on remarque la présence d’une production assez diversifiée… aussi bien par ses caractéristiques génériques et formelles que par sa richesse thématique qui intègre sous l’étiquette du récit de voyage des thèmes d’actualité comme le voyage libérateur, l’émigration, l’exil, la perte d’identité…

L’auteur montre aussi que pendant longtemps la production relevant du genre du voyage n’a pas pu échapper à des conceptions stéréotypées du monde. L’auteur du récit de voyage occidental, comme en témoignent les différents exemples proposés, reste conditionné par les représentations dominantes dans son contexte culturel, social, politique et idéologique. Cela influence nécessairement les représentations offertes aux jeunes lecteurs et pose un problème quant à l’adaptation de cette production au profil du jeune lecteur ; en effet, on propose dans ces conditions une perception biaisée du monde, qui exprime un autocentrisme occidental excessif et peut transmettre aux jeunes lecteurs des images fausses de la réalité et des valeurs condamnables. C’est le cas des peintures intégrant l’image du colonisé ou celle du juif, par exemple. Les préjugés et prises de positions ne concernent pas uniquement les écrits occidentaux : le voyageur de quelque nationalité qu’il soit a tendance à rechercher ses propres repères quand il est confronté à un monde différent et se cantonne dans des prises de positions, pour lui rassurantes. Cette question reste d’actualité, exigeant une réflexion plus approfondie et complexe, mais il importe effectivement de l’évoquer quand on aborde plus globalement la plupart des produits culturels destinés aux jeunes lecteurs.

Par ailleurs, s’agissant des univers dont le récit de voyage peut actuellement faire un objet, on constate la recherche d’autres univers offrant des horizons nouveaux : le monde de l’infiniment petit, les peintures dépassant les frontières de notre monde et s’ouvrant sur une vision d’univers extraterrestres, le retour sur le moi comme un objet qu’il s’agit de redécouvrir… Si le récit de voyage peut investir des espaces géographiques à la périphérie du monde, il s’agit globalement de lieux et espaces qui représentent un ailleurs toujours plus lointain, pouvant être le support d’une expression idéologique anti-conformiste et visant, sinon à dire « leur vision vraie sur le monde », du moins à « instruire le jeune lecteur ».

Dans les dernières sections de l’ouvrage, l’auteur tient à souligner l’importance du rôle joué par certains modèles de personnages incarnant des figures mythiques ayant eu un grand impact sur le développement du genre et sur l’attrait qu’il continue à exercer auprès des jeunes lecteurs. Les univers du récit de voyage ont en effet donné lieu à des figures archétypales auxquelles il faut rendre hommage. Ces figures (Le grand reporter, les naufragés, tels que Robinson Crusoé, l’oncle) sont fort présentes dans le récit de voyage pour jeunes, contrairement à la figure du gitan, présent, mais marginal comme c’est le cas également dans la réalité. Acculé à jouer des rôles secondaires voire négatifs, ce dernier n’intègre le rôle de personnage principal et n’est perçu de manière relativement plus positive qu’ultérieurement, dans la production datant de la seconde moitié du XX° siècle. Rares aussi sont les femmes qui ont pu avoir une place importante dans le récit de voyage. Celles-ci sont en effet condamnées à subir le joug d’une vision traditionaliste qui les présente comme femmes au foyer. La femme exploratrice ou aventurière est généralement présentées dans un rôle négatif : guerrière-amazone, condamnée à une forme de marginalité, pirate ou courtisane. Quelques expériences assez peu nombreuses bousculent actuellement cette configuration sexiste et misogyne des récits et univers du voyage.

Malgré le fait que l’on assimile encore la littérature de voyage au roman d’aventure et que certains écrits ne soient les meilleurs modèles du genre, beaucoup d’oeuvres de qualité la revalorisent et, restant dans le sillage des grands auteurs (Stevenson, London, Conrad…), donnent sa place à sa finalité première : « dire le monde par le voyage aux plus jeunes ». Le mérite de La Littérature de voyage pour la jeunesse est de nous le rappeler. L’ouvrage contribue à redonner son importance à cette littérature, à amener le lecteur à la découvrir et à la redécouvrir.