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  Critiquer la littérature de jeunesse : histoire et actualité


MARCOIN, Francis (dir.),
Critiquer la littérature de jeunesse : histoire et actualité,
Cahiers Robinson, n°24, 2008, 260 p.

Compte-rendu de lecture réalisée par : Stéphanie Danaux
Equipe de recherche « Penser l’histoire de la vie culturelle »,
Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises, Université de Montréal (Canada).

Compte-rendu de lecture

Cette livraison des Cahiers Robinson réunit treize actes issus du colloque éponyme tenu à l’Université d’Artois en décembre 2007, sous la responsabilité de Francis Marcoin et de l’équipe d’accueil « Textes & Cultures ». F. Marcoin, directeur de la publication, ouvre le recueil par une analyse croisée des discours de deux figures marquantes en histoire de la critique littéraire pour la jeunesse : Célestin Freinet et Marc Soriano. Le travail de Freinet – qui manifeste autant d’innovations que de contradictions représentatives des tendances de l’époque – s’organise autour de grands axes, que Soriano reprend parfois à son compte : attrait vers le beau qui condamne l’essor des comics et de la bande-dessinée ; rejet de la séduction facile ancrée dans le recours au merveilleux et le manque de réalisme pédagogique ; apologie du modèle littéraire soviétique et, enfin, défense d’une forme de littérature écrite par les enfants. Michel Manson lui succède pour évaluer, dans une dizaine de périodiques publiés entre 1750 et 1800, comment – selon quels critères esthétiques et idéologiques – le public enfantin, les livres pour enfants et les auteurs de jeunesse sont définis et jugés par la presse du temps. Il interroge notamment les discours critiques (évolution et rhétorique) parus sur l’œuvre de madame Leprince de Beaumont, madame de Genlis et Anne François Joachim Fréville, mettant en lumière le caractère embryonnaire d’un discours critique consacré à une littérature encore considérée comme utilitaire.
Josiane Cetlin transporte le lecteur au XIXe siècle avec un article monographique consacré au libraire-éditeur suisse Joël Cherbuliez. Après avoir décrit le parcours du Cherbuliez, membre de l’élite bourgeoise, conservatrice et protestante de Genève, elle analyse son discours dans La Revue critique des livres nouveaux. La littérature pour la jeunesse y occupe une place mineure, mais constante. Cherbuliez, dont la démarche moraliste côtoie celle de l’esthète, se distingue par un souci moderne d’une écriture adaptée aux capacités et aux intérêts de l’enfant, appliquant à cette production une véritable critique littéraire. Danièle Berthier procède pour sa part à l’examen de deux revues bibliographiques du XIXe siècle, la Bibliographie catholique et le Polybiblion, dans lesquelles elle cible les commentaires parus sur les titres spécifiquement destinés à la jeunesse. Elle interroge plus particulièrement l’évolution du discours catholique sur le roman historique et l’éventuelle contribution de ces deux revues à la formation de cette notion controversée. Christa et Jean-Paul Delahaye s’associent pour étudier les commentaires consacrés à la littérature enfantine dans Le Monde maçonnique au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. L’examen de ce périodique, replacé dans le contexte des débats d’idées qui agitent la franc-maçonnerie à propos de l’instruction publique, des bibliothèques et de la littérature pour la jeunesse, révèle que les ouvrages des éditeurs Hachette et Hetzel sont valorisés pour leurs qualités esthétiques et littéraires. Faisant le lien avec Hetzel, Anne-Gaëlle Weber examine l’originalité scientifique et littéraire des romans de Jules Verne à la même époque. Elle développe une analyse croisée de la réception de l’œuvre de l’écrivain au sein des communautés littéraire (Gautier, Zola) et scientifique (Saint-Martin, Collignon), en présentant les principales figures du genre de la vulgarisation savante et la teneur de leurs échanges avec Verne (Figuier, Flammarion, Arago).
Annie Renonciat décrit l’évolution du discours critique en littérature enfantine au cours des années 1920. Elle trace le portrait d’un groupe de pionniers fortement mobilisés en faveur de cette littérature, qui se distinguent de ses prédécesseurs par la diversification de ses auteurs et de ses moyens de communication, mais dont l’action, au lendemain de la Première Guerre mondiale, peine à se dégager tant de l’action pédagogique que des enjeux politiques et idéologiques. Mariella Colin détaille le processus par lequel le jugement esthétique de la littérature enfantine italienne alterne, à partir de 1880, entre déni de reconnaissance artistique (Croce), croyance en une forme enfantine de l’esprit comme origine de la création chez l’adulte (Pascolli) et reconnaissance d’une spécificité d’un art perçu comme primitif (Gentile). Dans les années 1940, la production italienne est soumise aux impératifs pédagogiques, dont elle se libère après 1970 par son association à la grande littérature. Pour illustrer cette progression, M. Colin étudie la réception critique d’ouvrages élevés au rang de chefs d’œuvre : Pinocchio, Cuore et les romans d’Emilio Salgari. Isabelle Nières-Chevrel offre pour sa part une analyse de la réception française des quatre premières traductions, entre 1870 et 1914, d’Alice au pays des merveilles. Elle décrit comment les commentateurs français, déroutés par cet étrange roman, tentent de le normaliser en légitimant l’univers d’Alice par le rêve et en le classant dans la catégorie du conte. I. Nières-Chevrel suggère que cette résistance découle avant tout de l’absence de dimension pédagogique et morale dans l’œuvre de Lewis Caroll. Ces jugements négatifs sont rejetés dans les années 1910, au bénéfice d’un nouveau rapport à l’enfance et de l’acceptation des nouveaux modèles littéraires anglais.
Jean-Louis Tilleuil ouvre la partie consacrée au XXe siècle, en examinant les discours critiques français consacrés aux albums pour enfants contemporains. Il commence par décrire la situation actuelle en critique de la littérature de jeunesse, dont il rappelle que la légitimité continue d’être contestée. Il procède ensuite, en prenant appui sur les travaux de Sophie van der Linden, à une synthèse de la méthodologie mise en place pour analyser l’image dans l’album (distinguée par ses qualités esthétiques et narratives), puis la place accordée à l’étude de la relation texte-image (caractérisée par un abandon plus ou moins marqué du texte au profit de l’image). Marianne Berissi propose une analyse du discours critique développé par l’écrivain Michel Leiris. A partir de l’exemple de l’album Macao et Cosmage d’Edy-Legrand, paru en 1919 et découvert par Leiris la même année, elle interroge la manière dont celui-ci incorpore cette lecture à sa propre œuvre littéraire tout au long de sa carrière et comment, en recomposant la narration de Macao et Cosmage, il en conçoit une mythologie personnelle faisant écho à ses propres aspirations, développant par ricochet un rapport non distancé à l’œuvre. Laurent Déom s’intéresse à l’essor, dans les années 2000, des entreprises critiques développées par les internautes sur le web. Pour comprendre les spécificités de la critique sur la toile, il examine le discours développé autour de la collection Signe de piste, qui voit cohabiter une critique affective, caractérisée par les jugements de goûts, avec plusieurs niveaux de discours plus objectifs, marqués par une réelle distanciation dans l’analyse, mais aussi par une quête de légitimité détachée des milieux éditoriaux et universitaires. Jean Perrot clôt ces actes en examinant quels liens s’établissent, dans l’œuvre de l’écrivain Azouz Begag, entre le pamphlet politique Un mouton dans la baignoire, le roman L’Ile des gens d’ici et, plus généralement, avec une production littéraire destinée à la jeunesse exercée en marge d’une vie politique active. A travers cette analyse elle-même inspirée de la critique littéraire, J. Perrot en conclut que, sous l’apparence de la séduction caractéristique de la société de spectacle, la littérature pour la jeunesse d’Azouz Begag repose sur une quête de vérité fondée inspirée par sa nostalgie d’une enfance rurale idéalisée.
Cette succession d’études au déploiement logique rigoureux marque un jalon important dans la recherche universitaire sur un sujet encore peu exploré à ce jour : l’histoire de la critique littéraire pour la jeunesse. L’objectif général est d’appréhender la question du discours critique en littérature pour la jeunesse dans une perspective historique, à travers l’examen de ses principaux courants et de ses figures les plus marquantes. Le terme de « critique » utilisé ici est toutefois double, car il caractérise aussi la réflexion des chercheurs en littérature de jeunesse. Les contributeurs interrogent la progression de cette pratique à travers l’histoire, plus spécialement à travers les déterminants sociaux, moraux, idéologiques, institutionnels, politiques même et, finalement, littéraires, qui la constituent et la légitiment. Le recueil suit – exception faite du texte inaugural de F. Marcoin – une progression chronologique nécessairement discontinue, qui témoigne de l’évolution du regard de la société sur la littérature de jeunesse. La période étudiée, particulièrement vaste, s’étend du milieu du XVIIIe siècle à la période actuelle. Les limites géographiques semblent en revanche plus restreintes, car toutes les contributions sont tournées – sauf celle de M. Colin, spécialiste de l’Italie – sur la production française. Nul doute que les innombrables pistes mises à jour par ce collectif orientent rapidement les chercheurs vers de nouveaux territoires.