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  Introduction à la littérature de jeunesse

Ouvrage concerné et lecteur

Isabelle Nières-Chevrel,
Introduction à la littérature de jeunesse,
coll. Passeurs d’histoire, Paris, Didier Jeunesse, 2009, 239 p.

par
Stéphanie Danaux,
Equipe de recherche « Penser l’histoire de la vie culturelle »,
Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises, Université de Montréal.

Compte-rendu

L’objectif de cet ouvrage synthétique d’Isabelle Nières-Chevrel est de donner des repères, d’introduire le lecteur, spécialiste ou non, à un corpus vaste et complexe qui trouve ses origines au XVIIIe siècle. L’ouvrage est divisé en douze chapitres qui permettent d’aborder les différentes facettes de la littérature et du livre pour la jeunesse. L’auteure commence en détaillant, dans le premier chapitre, les problèmes de définition du corpus. Longtemps resté sans désignation propre et aujourd’hui qualifié par des appellations variées, celui-ci comprend un nombre important d’ouvrages qui ne sont pas, à l’origine, rédigés pour les jeunes : la littérature de jeunesse se compose d’une part, de contes issus de la culture orale et de classiques empruntés à la littérature pour les adultes et, d’autre part, de textes spécifiquement écrits pour la jeunesse. Les glissements successifs d’un terme à l’autre – « livres d’éducation », puis « livres d’enfants », « littérature enfantine » et enfin de « littérature pour la jeunesse » – attestent de la reconnaissance progressive du genre. Comment définir un livre pour enfant ? Il s’agit d’un livre écrit et édité pour les enfants, mais aussi lu par eux, soit la superposition délibérée et effective des pratiques de création, d’édition et de lecture. Cette définition doit cependant être utilisée avec prudence en tenant compte du contexte de production et de réception. Un livre publié dans une collection pour la jeunesse n’a pas forcément été écrit pour les enfants, tout comme ce qui a été écrit pour eux peut ne plus être publié à leur intention et lu par des adultes. Ce constat met l’accent sur le rôle déterminant des éditeurs dans la définition de la littérature de jeunesse et sur les pratiques réelles de lecture qui détournent nombre d’ouvrages de leur lectorat initial. D’où une seconde interrogation : comment définir la littérature pour enfant ? Cette production volontiers dénigrée est avant tout conditionnée par les attentes de la société vis-à-vis de ce type d’écrits. D’une part, sa fonction essentiellement éducatrice tend à dévaloriser sa valeur littéraire. D’autre part, cette littérature est conçue en fonction de l’âge des lecteurs et de l’étroitesse supposée de leur champ de compétences. Les lecteurs sont tenus pour naïfs, manipulables et sans culture. Dans les faits, les analyses de la communauté scientifique prouvent que la dimension littéraire de cette production est la même que dans la littérature pour adultes : les textes fermés et univoques côtoient des œuvres plus riches, offrant une multiplicité de lectures et d’interprétations.

Forte de ces définitions et appuis théoriques, Isabelle-Nières-Chevrel offre dans le second chapitre un panorama historique de la littérature intentionnellement écrite pour la jeunesse, depuis son apparition au XVIIIe siècle, dans les pays les plus riches et les plus scolarisés de l’Europe occidentale, à nos jours. L’auteure se consacre plus spécialement aux grands succès de l’édition française, en mettant en lumière les liens de cette production avec les littératures de langues anglaise et allemande, via la traduction et l’adaptation. Elle examine les caractéristiques littéraires des textes publiés (genre, idéologie) et leur adéquation progressive à un lectorat en expansion et en diversification constante. Elle tisse des liens étroits avec le contexte de production, essentiellement éditorial, social et idéologique, sans s’attarder sur les conditions économiques et matérielles. L’accent est ainsi mis sur l’évolution des pratiques d’écriture et des politiques éditoriales.

A partir du troisième chapitre, Isabelle-Nières-Chevrel choisit de thématiser son corpus en sections complémentaires interrogeant les thèmes et les formes de la littérature de jeunesse jusqu’à en établir un portrait complet. Elle opte pour un système d’entrées permettant de découvrir successivement différentes facettes du livre pour la jeunesse, en combinant la synthèse historique et l’analyse littéraire : les liens de la littérature pour la jeunesse avec la tradition orale (formulettes, comptines et contes), les écrivains pour la jeunesse (profil et statut social), les genres littéraires (abécédaire, biographie, historiette, poésie, théâtre, roman), l’album pour enfants (relation texte-image, présentation matérielle), le bestiaire de la littérature jeunesse (origine, usages esthétiques, symboles), la figure de l’enfant comme personnage romanesque (relation à l’autorité parentale), la traduction et l’adaptation (difficultés et enjeux de la réécriture de commande). L’auteure conclut sa synthèse avec le chapitre intitulé « Construire un patrimoine », dans lequel elle détaille les critères et procédures de réédition des œuvres rendant possible l’édification d’un panthéon de la littérature de jeunesse. Ses réflexions mettent en lumière le paradoxe pour les adultes, pénétrés de culture savante (éditeurs, enseignants, bibliothécaires, chercheurs), de présider à l’institutionnalisation d’une production destinée à la jeunesse, contradiction faisant directement écho à l’opposition entre culture lettrée et culture de masse.

_ Dans ce panorama complet et fouillé de l’histoire du livre et de la littérature pour la jeunesse, les réflexions de l’auteure sont nourries de nombreux exemples qui rendent la démonstration très vivante. Ces références, empruntées à l’ensemble de la littérature occidentale pour la jeunesse, permettent d’interroger en filigrane la circulation internationale des œuvres. L’ouvrage est accompagné de trente-deux illustrations, réunies en fin d’ouvrage, ce qui ne facilite pas la navigation du texte à l’image. Comme le titre l’indique, l’auteure s’intéresse aux aspects littéraires de cette production et la question de l’illustration n’est abordée que de manière anecdotique, exception faite du chapitre consacré à l’album. Ce cas particulier d’iconotexte donne en effet matière à l’examen de la matérialité du livre et d’une relation texte-image privilégiée. Les notes de bas de page sont riches et nombreuses, mais il est regrettable qu’elles ne soient pas reportées dans la bibliographie, un peu sommaire.

En faisant le point sur la réflexion en cours depuis une quarantaine d’années, cette Introduction à la littérature de jeunesse intéressera tous les chercheurs en histoire de la littérature et du livre de jeunesse. L’ouvrage est une agréable invitation à explorer, dans un style accessible au plus grand nombre ne sacrifiant pas à l’érudition, un patrimoine littéraire dont la diversité, la complexité et la richesse ne sont désormais plus à établir.