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  Les Presses enfantines chrétiennes au XXème siècle

Ouvrage concerné et lecteur

Les Presses enfantines chrétiennes au XX siècle
Sous la direction de Thierry Crépin et Françoise Hache-Bissette, Artois Presses Université, 2008, 256 p.
Lecteur critique : Danièle Henky, Université de Strasbourg ?

Compte-rendu

Dans son livre : l’Enfance au Moyen-âge, Danièle Alexandre-Bidon, montre que les premiers ouvrages adressés expressément aux enfants le furent par des pédagogues mais plus encore par des religieux soucieux de transmettre la bonne parole. Pendant la Réforme, de nombreux pasteurs protestants souhaitent mettre la Bible à la portée de tous et proposent des petits livres à l’usage de leurs plus jeunes coreligionnaires. Les catholiques ripostent avec des catéchismes souvent richement illustrés et dans lesquels les épisodes les plus marquants de l’histoire de l’Eglise sont racontés dans une langue simple et mis en image pour les enfants et les classes populaires.
Les Presses enfantines chrétiennes ne sont peut-être qu’un avatar supplémentaire de cette volonté de convertir et d’éduquer à la vertu et à la piété. L’étude qu’en proposent, sous la direction de T. Crépin et F. Hache-Bissette, plusieurs chercheurs réunis à Arras en 2004 à l’occasion du 75e anniversaire de la parution du premier numéro de Cœurs Vaillants, permet non seulement de réfléchir à la question mais aussi d’observer l’évolution de ces magazines destinés aux jeunes chrétiens du Second Empire à l’aube du 21e siècle en France et dans les pays francophones européens et, par conséquent, de révéler les transformations profondes de la société européenne elle-même. Catholiques et protestants se trouvent confrontés au phénomène inéluctable de la laïcisation occidentale mais aussi aux guerres et aux modifications qu’elles entraînent. L’analyse de ces illustrés, instruments de mesure des progrès pédagogiques, religieux, moraux mais aussi des métamorphoses techniques et commerciales du monde dans lequel vivent leurs lecteurs, est donc susceptible d’intéresser les chercheurs en littérature de jeunesse comme les historiens, les sociologues, professionnels ou amateurs éclairés.
Un panorama historique qui embrasse cent cinquante ans environ de publications francophones catholiques et protestantes met nettement en évidence les difficultés que rencontrent les religieux pour promouvoir leurs livres dès le milieu du 19e siècle « dans un univers envahi par l’imprimé de large circulation » ainsi que le remarque J-Y Mollier. La concurrence est rude entre la presse populaire et la presse religieuse et s’aggrave encore après les lois Ferry en 1881-1882. Il ne suffit plus désormais de militer pour les « bonnes »lectures afin de fidéliser sa clientèle. La lutte est acharnée entre Fillette des frères Offenstadt, par exemple, et La Semaine de Suzette créé pour les petites filles par la maison Gautier-Langereau soucieuse de conserver un public catholique. Cet illustré parvient à capter à son profit une partie des lectrices du Magazine d’éducation et de récréation. Son succès peut s’expliquer de différentes manières comme le montre bien F. Marcoin. Tous les ingrédients du marketing commercial y sont déjà à l’œuvre. Les éditeurs bien pensants, pour vendre, ne rechignent pas, en effet, à donner à leurs productions un caractère ludique qui séduit le public enfantin. On donne à lire des aventures extraordinaires, des comédies. On propose, en plus de l’hebdomadaire, une poupée : Bluette, ancêtre du gadget ou produit dérivé, qui devra ensuite être vêtue grâce aux patrons que les lectrices trouvent dans leur journal. Les ventes explosent. Mais ce n’est pas tout, certains textes offerts en feuilleton captivent les lectrices surtout lorsque le personnage principal est une figure haute en couleurs qui sait les séduire et les faire rire. Bécassine, conçue au départ pour combler une page vide devient une vedette et saura vivre sa vie, par la suite, loin des pages du magazine dans des ouvrages illustrés par H. Avelot. Plusieurs critiques qui ont collaboré aux Presses enfantines chrétiennes au XXe siècle se sont intéressés au cas de la Semaine de Suzette telles Manon Pignot et Catherine D’Humières. Elles soulignent que le succès du magazine vient de la remarquable adaptation des auteurs, illustrateurs et éditeurs à leur public.
Les années 1930-40 apparaissent, dans un contexte politique et social favorable, comme les années fastes de la presse catholique en France comme en Belgique. Les valeurs confessionnelles s’y affichent sans complexe et l’étude iconographique montre qu’on invite les jeunes à se lancer dans une croisade semblable à celles du Moyen âge pour redonner à la chrétienté ses lettres de noblesse. Des magazines protestants paraissent également dans cette période tel L’Abeille analysé par P-Y Kirschleger. Comme les journaux catholiques, le magazine compte de nombreuses rubriques ludiques et véhicule un message éducatif et moral. Les petites lectrices doivent se montrer industrieuses comme l’abeille, fidèles à la ruche c’est-à-dire à la famille. Elles doivent cultiver les joies pures de l’amitié et se nourrir du nectar de la Bible. Le passage des guerres mais plus encore les questionnements politiques et religieux de l’après-guerre mettront à mal beaucoup de ces publications qui disparaissent dans les années soixante. C’est le cas de Cœurs vaillants en 1963, durant Vatican II. Tout un monde sombre avec lui, souligne Michel Renouard : « Celui des patros, des colos, des films fixes, des écussons polychromes, des ventes à la criée à la sortie des messes et des curés à béret et à soutane. » Pour perdurer, les magazines doivent se renouveler sinon ils sont condamnés à une mort certaine. Devenu, en 2005, le premier groupe français pour la jeunesse, Bayard, dont Michèle Piquard propose une analyse, semble avoir parfaitement intégré cette conception. Mais peut-on affirmer que ces journaux qui ont su traverser les époques appartiennent aujourd’hui encore à ce qu’on appelait autrefois les presses enfantines chrétiennes ?
La question n’est pas tranchée et l’ouvrage a la sagesse de ne pas y apporter de réponse définitive. Tout au plus on souligne qu’un champ critique est ouvert au carrefour des cultures de jeunesse et de la culture de masse, au carrefour de la religion et de la modernité. On est passé, explique en conclusion Jean-Pierre Rioux, de « l’esprit missionnaire d’une presse chrétienne d’évangélisation » à « une presse moralisante et humanitariste laïcisée mais toujours pétrie de valeurs chrétiennes ». Tout l’intérêt du livre est de nous avoir amené à considérer la question par l’intermédiaire de points de vue éclairants, sans parti pris et bien informés. Le sujet appelle évidemment des approfondissements dans de multiples directions. Avis aux amateurs.