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  L’inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse

Ouvrage concerné et lecteur

L’inscription du social dans le roman contemporain
sous la direction de Kodjo Attikpoé
collection « Références critiques en littératures d’enfance et de jeunesse »
parution septembre 2008
note établie par Danièle Henky, Université de Strasbourg

Compte-rendu

Le récent succès mondial de Harry Potter dont le héros est un enfant sorcier et l’engouement, non démenti à ce jour, des jeunes lecteurs pour les sagas appartenant au genre de la fantasy pourrait laisser croire que la littérature de jeunesse s’est définitivement éloignée d’un des objectifs premiers des livres écrits pour les enfants et les adolescents : veiller à leur éducation c’est-à-dire à leur future intégration sociale.

L’inscription du social dans le roman contemporain publié par l’Harmattan sous la direction de Kodjo Attikpoé, nous invite à moduler cette impression. Dès la préface, Johanne Prud’homme souligne qu’il serait difficile, voire inconcevable de ne pas inscrire le social en littérature de jeunesse dans la mesure où l’objectif même des livres écrits pour les enfants est de favoriser leur plein épanouissement « social, spirituel et moral » comme le préconise la Convention relative aux droits de l’enfant (ONU, 1989). Mais, outre les contraintes liées à la réception des œuvres, les auteurs de tous les pays du monde semblent avoir à cœur de représenter dans leurs livres, des héros inscrits dans leur époque, dans leur société et capables de porter sur leur environnement un regard critique. « Là où les romans du début du siècle dernier se faisaient prophylactiques, entérinaient la doxa et prêchaient la conformité, écrit J. Prud’homme, le roman d’aujourd’hui, se montre en règle générale plus critique. Le social […] devient outil de réflexion et vecteur de développement d’un regard second sur le réel. »

L’intérêt de cet ouvrage est de n’avoir pas circonscrit sa réflexion à un seul territoire mais d’avoir envisagé le problème de manière transversale et ce, à plusieurs titres. Transversalité spatiale d’abord : D’Est en Ouest, du Nord au Sud, sans prétention d’exhaustivité, qu’en est-il de cette inscription du social dans le livre destiné à la jeunesse ? L’Europe s’interroge sur le devenir des sociétés et particulièrement sur celui de l’enfant dans son milieu, dans sa sphère intime. Trouve-t-il encore sa place dans les familles bousculées, démembrées depuis la 2e Guerre mondiale se demande Rose May Pham Dinh, ou dans les familles actuelles décomposées et recomposées que présente Marie-Aude Murail dans les romans réalistes qu’analyse Hélène Palanque ? Dans cet univers aux valeurs en pleine mutation, Françoise Ballanger montre que de nombreux auteurs français n’hésitent pas à mettre en scène des marginaux au statut de plus en plus fragile. C’est sur le devenir des femmes ou plutôt du féminin et de sa représentation que se penche le roman-jeunesse québécois pour constater avec R’kia Laroui « l’éclatement des modèles sexuels normatifs » au moins dans les écrits sinon systématiquement dans la société. De nombreux ouvrages destinés aux jeunes adultes, enfin, en Flandre et aux Pays-Bas, n’hésitent pas à explorer le domaine autrefois tabou de la sexualité. Les préoccupations des pays décolonisés comme l’Afrique ou en passe de créer une citoyenneté propre comme Tahiti ou la Nouvelle Calédonie sont tout autres. Dans le premier cas, selon K. Attikpoé, le roman-jeunesse « se fait constamment l’écho de [la] violence » devenue endémique dans de nombreux pays africains pour dénoncer le fait que l’enfant en est la principale victime. Dans le second cas, au contraire, on a souvent tendance dans les œuvres tahitiennes ou de Nouvelle Calédonie, dans une littérature jeunesse toute neuve, à présenter, comme on le faisait encore avant la 2e guerre mondiale en France, par exemple, un enfant modèle qui « incarne ce futur meilleur, attendu par des populations en plein questionnement. On cherchera vainement l’enfance malheureuse ou vectrice d’une virulente critique sociale : tout est beau dans le vert paradis des aventures enfantines », écrit Sonia Faessel.

Transversalité générique ensuite. Les études présentées dans L’inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse ne se contentent pas, en effet, de balayer un large espace géographique, elles proposent aussi une réflexion qui prend en compte plusieurs genres littéraires. Claire Lebrun envisage la façon dont la science fiction, qui semble a priori bien éloignée d’un ancrage spatio-temporel réaliste, amène le lecteur, de manière plus ou moins évidente, à se poser des questions fondamentales non seulement sur lui en tant que personne mais sur lui en tant que citoyen d’un univers précis. « Alors que la SF des années 80 était souvent paranoïaque, transposant les peurs causées par les catastrophes écologiques et la crainte de la désinformation ou de la manipulation, celle des années 1990 ou 2000 serait plutôt schizoïde. Les angoisses relatives à la perte d’intégrité du moi se déplacent : plus que le contrôle d’un cerveau électronique concentrationnaire, on craint la fragmentation de l’identité dans les miroirs du virtuel. » écrit-elle, analysant les ouvrages de SF québécois. Ainsi, le roman policier, le conte de fées, les romans de guerre rendent compte, chacun à leur manière, des évolutions de la société et de la place de l’enfant et de l’adolescent dans celle-ci.

De nombreuses différences ne manquent pas d’apparaître entre les pays, et selon la manière dont les genres littéraires abordent le problème du social, mais on perçoit aussi des points communs dans les préoccupations des auteurs de tous horizons. Ainsi, à une réflexion sur le problème des hiérarchies sociales encore ancrées dans les mentalités, comme le montre Bertrand Ferrier analysant les partis pris d’auteur dans les romans de Jean Molla, vient s’ajouter un regard sur « l’effritement progressif des tabous » quelles que soient les régions du monde selon K. Attikpoé.

La problématique abordée dans cet ouvrage est parfaitement d’actualité dans un monde où les sociétés subissent des mutations de plus en plus soudaines et où la littérature de jeunesse apparaît comme un moyen non négligeable d’interroger notre environnement et d’en rendre compte. Un aspect aurait sans doute pu être davantage exploré, néanmoins : celui de l’esthétique romanesque elle-même et de ses enjeux. L’une des critiques, Françoise Ballanger, à la fin de son article, envisage très justement l’apport de cet « art de faire » pour reprendre l’expression de Michel de Certeau : « Le pari des romanciers, écrit-elle, c’est de construire ainsi une passerelle entre deux mondes, créant les conditions d’une sympathie qui peut, ensuite, déboucher sur une prise de conscience plus générale et propice à l’action. » Une conclusion synthétique aurait donc été particulièrement bienvenue pour insister sur la façon dont les différents auteurs, au moyen d’une esthétique propre témoignent et proposent sans imposer, ce qui est peut-être le langage de l’engagement de notre temps et de nos sociétés présentes et…à venir. A suivre, donc.