Accueil du site > COMPTE-RENDUS DE LECTURE > Situations de l’édition francophone d’enfance et de jeunesse
  • Article

  Situations de l’édition francophone d’enfance et de jeunesse

Ouvrage concerné et lecteur

Pinhas, (Luc), dir., Situations de l’édition francophone d’enfance et de jeunesse.
Paris : L’Harmattan, Coll. Références critiques en littérature d’enfance et de jeunesse, 2008, 343 p.
ISBN 978-2-296-05799-9
lecteur critique : Kodjo Attikpoe

Compte rendu

La littérature d’enfance et de jeunesse s’affranchit de son statut de genre marginal non seulement en suscitant un intérêt croissant dans les milieux académiques et universitaires, mais encore, elle est devenue un créneau substantiel dans le secteur de l’édition. Si ce dynamisme se déploie (se manifeste) essentiellement dans les Pays du Nord, possédant une longue tradition littéraire et éditoriale – par exemple la France -, il n’en demeure pas moins que dans les nations périphériques, c’est-à-dire longtemps absentes de cette scène littéraire, s’amorce un essor de la production littéraire et éditoriale en faveur de l’enfance et de la jeunesse.
L’ouvrage collectif, réalisé sous la direction de Luc Pinhas, présente une vue panoramique de l’édition de jeunesse des francophonies, soumises pendant longtemps à l’influence écrasante de l’édition française. Mais dans le contexte contemporain, force est de constater l’émergence d’une édition autochtone, due à l’initiative des acteurs privées, qui tentent de jeter les bases de la professionnalisation du secteur.

L’ouvrage tient naturellement compte de l’hétérogénéité du monde francophone et se compose ainsi de quatre parties, consacrées respectivement aux différentes espaces culturels et géographiques qui le forment. La première se consacre aux « Pays du Nord » (La Belgique, le Québec et la Suisse). L’histoire de l’édition pour la jeunesse en Belgique (francophone) montre une grande dépendance envers le champ éditorial français (« l’avenir de l’édition est en France » p. 30.) L’édition belge a longtemps souffert d’un manque de reconnaissance institutionnelle et d’une légitimation culturelle. Mais, de nos jours, elle a acquis son autonomie, suite à de profondes mutations ; mais cette autonomie reste très restreinte, et cette faiblesse, comme le notent Michel Defourny et Tanguy Habrand, « [n’] est [que] le produit d’une structure et d’une histoire » (p.22).

Par contre, le Québec a pu se soustraire à l’influence française, et on lira ce sujet l’article de Suzanne Pouliot. Le cas québécois reste un modèle original d’autonomisation de l’espace éditorial dans le contexte postcolonial, d’autant que cette littérature d’enfance et de jeunesse comporte de cruciaux enjeux culturels et identitaires : « en contexte nord-américain francophone, l’édition québécoise pour les jeunes demeure le moyen privilégié pour maintenir vivante une culture et une langue vivante ». (p. 73).

Les articles réunis dans la seconde partie de l’ouvrage examinent la situation éditoriale dans le monde arabe (Égypte, Tunisie, Maroc, Liban, Algérie). Dans ce contexte – pour ainsi dire – de dyglossie, il y a lieu de mesurer le poids de l’édition en français et de s’interroger sur son avenir. En réalité, la place de l’édition française diffère d’un pays à un autre. Par exemple, en Égypte, où la littérature d’enfance et de jeunesse – son émergence remonte à 1870 – est très avancée, s’illustre par un dynamisme considérable et jouit d’une reconnaissance institutionnelle, « l’édition des livres français pour la jeunesse égyptienne est rare et très minime » (p.147). Par contre, elle est beaucoup plus importante au Maroc (moins de 25%) et en Tunisie (15%), deux pays où la littérature de jeunesse est plus récente. Il faut ici souligner que, du point de vue thématique, la littérature tunisienne se démarque des autres, en ce sens que « l’aspect religieux, qui gouverne la plus grande partie de la littérature pour enfants dans le monde arabo-islamique [y] est presque absente » ; il s’agit d’une littérature « qui répond à la dynamique sociale et politique d’un pays qui se veut moderne ». (p. 171).

La troisième partie dresse un état des lieux en Afrique francophone subsaharienne, dont le paysage éditorial montre des disparités entre les différents pays. Mais d’une manière générale, il est à retenir qu’en Afrique centrale, la situation apparaît beaucoup moins reluisante qu’en Afrique de l’ouest, où la Côte d’Ivoire se distingue comme pays phare dans le domaine de la littérature de jeunesse, au double point de vue éditorial et scripturaire. L’édition demeure certes une « aventure périlleuse » (p. 253) en Afrique francophone. Toutefois, il convient de noter que des éditeurs s’organisent en adoptant des stratégies pour rendre plus rentable leur secteur d’activité. Au nombre de ces mesures figure la coédition panafricaine, dont Laurence Hugues analyse les enjeux pour le développement de la littérature en Afrique francophone. La coédition présente de multiples avantages et intérêts, et surtout elle « préfigure également sur le long terme un processus d’autonomisation du champ éditorial ». (p. 248).

Un tour d’horizon de l’édition dans les Îles de l’Océan indien, de l’Océanie et de la Caraïbe clôt l’ouvrage, dont on retiendra que l’édition d’enfance et de jeunesse est devenue une réalité dans les espaces culturels francophones ici convoqués, en dépit des multiples pierres d’achoppement et la vulnérabilité à laquelle elle est en bute, et la tendance à sa professionnalisation laisse présager qu’elle saura résister aux éventuels avatars liés à sa fragilité, pour devenir à long terme un secteur bien établi.

Les articles ont le mérite d’offrir un riche panorama de la littérature d’enfance et de jeunesse du monde francophone : Outre le volet (dimension) éditoriale, ils rendent aussi compte des aspects tels que l’historique, les caractéristiques, les tendances les thématiques, les contextes de production. A cet égard, l’ouvrage constitue un outil indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la littérature d’enfance et de jeunesse des francophonies.