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  Le merveilleux et son bestiaire

Ouvrage en lecture :

Le merveilleux et son bestiaire
L’Harmattan, 2008
coll. Références critiques en littérature d’enfance et de jeunesse

Compte-rendu critique
de Gharraa MEHANNA
(Université du Caire)

Ce livre intéressant présente une réflexion sur le bestiaire dans le conte merveilleux et ses enjeux dans les littératures écrite et orale.
Distinguer entre contes d’animaux et contes merveilleux où figurent certains animaux aurait été souhaitable. Dans les premiers on trouve des oppositions entre l’homme et l’animal, ou des animaux entre eux. Les animaux y sont les personnages principaux et se divisent en deux groupes : les dupeurs et les dupés. Dans les seconds, les animaux existent à la place du héros, soit qu’ils l’accompagnent ou lui donnent le pouvoir de les appeler en cas de besoin, ou lui accordent la possibilité de se transformer en animal : ils sont des animaux secourables, donateurs ou auxiliaires.
Dans les Contes, il y a deux mondes, celui des humains et des non-humains (êtres merveilleux, surnaturels, fées, monstres, ogres, sorciers, djinns qui remplissent certaines fonctions et qui sont largement étudiés dans cet ouvrage. Mais, outre ces êtres surnaturels et ces monstres, il existe des animaux (chèvre, chien, coq, oiseaux, cheval, etc…) à figure humaine ou humanisés, adjuvants ou agresseurs qui parlent et agissent et qui ne sont pas suffisamment étudiés.
Dans une 1ère partie, on présente une approche du merveilleux en Europe, du XVIIe au XXIe siècle, tout en mettant l’accent sur la place de la femme dans l’émergence de ce genre à la fin du XVIIe siècle (Mme d’Aulnoy par exemple).
Cette place qu’occupe la femme, dans la littérature écrite est la même dans la littérature orale. N’est-elle pas la porteuse de cette tradition dans le cercle familier et public ? Les véritables gardiennes de la tradition ont toujours été des femmes et les contes oraux sont surtout affaire de femme surtout dans la transmission familière restreinte et parfois même dans une diffusion plus large, dans les réunions et les veillées.
Ce recours aux contes qui répond à un besoin d’évasion « en une fin de siècle marquée par une triste réalité économique et politique » existe en tout temps et en tout lieu. L’homme, enfant ou adulte échappe de la réalité souvent amère du vécu par l’imagination. Ce besoin de fuir le réel n’est pas spécifique de cette fin du XVIIe siècle. La crise de lecture et du livre, la hausse des prix du papier, les taxes sur les librairies signalés par Marie-Agnès Thirard existent de nos jours et ont toujours existé. Cette crise de lecture, ce penchant pour les textes courts : nouvelles, contes, ou petits romans, toutes ces formes raccourcies sont préférées par un public qui ne trouve pas le temps de lire, toujours pressé, et les préoccupations de sa vie quotidienne ne lui permettent qu’une brève lecture dans le métro ou chez le coiffeur !...Ces problèmes existent donc de nos jours.
La classification du bestiaire et sa division entre forces violentes, monstres, dragons ou chatte, biche, etc…est important chez l’adulte et surtout chez l’enfant. Dans l’imaginaire enfantin, il n’y a pas de différence entre l’animal et l’homme. Comme la taille est chez l’enfant la marque absolue de l’âge, il se place donc du côté des petits animaux faibles et désobéissants : chevreaux, gazelles, agneaux, etc…Ces petites créatures sont en contrastes avec les ogres et les géants. Ce qu’écrit Alain Cozic à ce propos en analysant le bestiaire dans les Contes des frères Grimm est fort évident. En effet, l’enfant s’identifie avec l’animal faible et petit.

Le thème du fiancé-animal et de la métamorphose étudié dans cette communication est fréquent dans toute la littérature orale mais pourrait-on le considérer uniquement comme « une sorte de revanche à la fois féministe et libertine dans le traitement ainsi infligé au thème du fiancé-animal par Mme d’Aulnoy. » (p.34) Est-il vraiment une « remise en cause du pouvoir de l’époque essentiellement réservé aux hommes » (p.27) ou encore une simple reprise d’un thème cliché en rapport avec les fantasmes sexuels ?

Faut-il que la fin soit toujours conforme aux attentes de l’enfant : le méchant châtié, et le bon triomphant (pp.44-49). Ces fins moralisantes qui convenaient à la moralité du XIXe siècle, ne pourraient-elles pas être remplacées par des fins ouvertes, sans conclusion ?, laisser libre cours à l’imagination de l’enfant sans lui imposer une leçon de morale directe : il faut faire ceci et ne pas faire cela…L’enfant prend du conte ce qu’il veut prendre : un enfant après avoir écouté l’histoire du Petit Chaperon Rouge dit du loup : comme il est gentil parce qu’il n’a pas mangé les galettes que la petite fille a apportées à sa grand-mère !!! Il n’est pas donc le méchant animal qui doit être châtié pour sa faute commise.
Le schéma de la quête dans les contes de Grimm présenté dans cette étude est identique à celui de Vladimir Propp : un héros, au adjuvant ou donateur, et un agresseur ou être maléfique ou même un faux héros. En effet, « les contes sont des cheminements initiatiques, (…) leurs protagonistes qui suivent un processus évolutif de maturation, y font les expériences existentielles qui forment et forgent… ». (p.47) Le héros « devient et est parce qu’il subit et surmonte ». (p.46)

Evelyne Jacquelin analyse le bestiaire dans les contes allemands entre le XVIIIe et le XIXe siècles, elle distingue entre conte populaire et conte « artiste » ou écrit. Les écrivains ayant le souci de revivifier les traditions spécifiquement allemandes ne font pas la distinction générique entre ces deux catégories.
Signalons le passage du conte populaire de l’oralité à l’écriture. Ils sont les restes d’anciennes croyances, des mythes et des légendes, des « résidus archaïques ».

Soaziz Hernandez s’occupe de la transmission orale actuelle des contes dans les spectacles contemporains, « l’œuvre-conte » qui met l’accent sur l’art de la narration et du « racontage » : jeu de corps et de voix, geste et mimique et c’est ce qui faisait la différence entre le conteur professionnel et l’amateur. Cette théâtralisation, cette mise en scène du conte était toujours la marque du conteur « doué ».

L’œuvre-conte est donc une manifestation artistique (gestuelle, mise en scène, voix…). Le conteur doit se trouver au centre d’un cercle ou un demi-cercle qui rappelle la « halqua » du conteur public dans les pays arabes pour être vu et entendu sans difficulté par son public.
Les formules d’encadrement ou d’ouverture et de fermeture sont importantes aussi dans la tradition publique, dans la transmission orale du conte. Ces pratiques que l’auteur qualifie de « contemporains » font partie des anciennes traditions narratives dans le Monde Arabe. C’est une étude intéressante mais qui n’est pas étroitement liée au titre de l’ouvrage basé essentiellement sur le merveilleux et le bestiaire.
Dans une seconde partie consacrée au rôle du bestiaire dans l’univers merveilleux, Carole Boidin nous parle de la place du bestiaire et son rôle dans les Mille et une Nuits en le plaçant dans le contexte de la culture arabo-musulmane. Etude intéressante qui devrait souligner la différence du symbolisme animal dans les deux imaginaires occidental et oriental (le chien par exemple, dans le conte occidental, présente des valeurs nobles comme la fidélité et l’amitié, il est généralement un animal secourable tandis qu’en Orient c’est un animal moins apprécié qui représente l’impureté et dont le nom est sujet d’injures « fils du chien ».

William Cally souligne que la notion de monstruosité est relative, elle dépend du regard de l’homme. Elle est souvent liée à la dimension des animaux qui dépassent les normes du naturel ou possèdent des forces surnaturelles. Ces animaux légendaires ou mythiques, ces bêtes fabuleuses sont des archétypes qui se trouvent dans l’inconscient collectif des êtres humains (la peur de l’homme primitif des forces naturelles, des animaux gigantesques, etc…).
La plupart de ces études s’occupent des animaux fabuleux et de leur monstruosité, sans étudier davantage le bestiaire familier. L’étude d’Anne Bresson s’occupe de l’usage du bestiaire dans la fantasy, genre merveilleux contemporain qui n’a pas été suffisamment étudié auparavant.
La 3ème partie consacrée aux « Dragons, griffons et compagnie », animaux ailés, et chevaux dans les œuvres littéraires, nouvelle fantastique de Théodor Storm ou dans le genre fantasy, des récits médiévaux ou des contes allemands du XIXe siècle. Rappelons que le cheval ailé possède une dimension folklorique en Occident et en Orient, il est le symbole du temps, et il assure un déplacement rapide et magique. Ce cheval est remplacé par le dragon en Asie, animal emblématique de la Chine, et figure bien connue dès le merveilleux médiéval à qui Philippe Clermont et Xiahong Li consacrent deux études intéressantes.
Cet ouvrage Le merveilleux et son bestiaire comporte des études variées sur la représentation du bestiaire en Orient et Occident, dans son aspect humain ou surnaturel dans des époques différentes, du Moyen Age à nos jours et dans plusieurs genres : contes, nouvelles, épopées, poésie…jusqu’à la fantasy contemporaine.

Il aurait été souhaitable de voir une place plus grande accordée à la littérature d’enfance et au bestiaire « familier » (la vache, la chèvre, les oiseaux, le coq, etc…) dont foisonnent les contes merveilleux, mais cet ouvrage reste un parcours intéressant du bestiaire merveilleux dans le temps et dans l’espace.